En Belgique, le carnaval ne se contente pas de défiler dans les rues : il les transforme. Pendant quelques jours, les villes changent de visage, les façades s’habillent de couleurs, les fanfares prennent possession des places et les habitants sortent leurs costumes comme on ouvre une vieille malle pleine de souvenirs.
Dans certaines régions, la fête se prépare pendant des mois. On répète les danses, on fabrique les chars, on entretient les traditions familiales. Ici, le carnaval est un spectacle, bien sûr, mais il est surtout une affaire de communauté. On vient regarder, mais aussi participer, chanter, recevoir une orange lancée par un Gilles ou se laisser entraîner dans une ronde improvisée.
De Binche à Malmedy, en passant par Aalst et Stavelot, voici les carnavals belges incontournables à découvrir. Une invitation à voyager autrement, au rythme des tambours et des confettis.
Le carnaval de Binche, l’âme la plus célèbre de Belgique
Difficile de parler de carnaval belge sans évoquer Binche. Dans cette petite ville du Hainaut, la fête est si profondément enracinée qu’elle a été reconnue par l’UNESCO comme chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité en 2003.
Le personnage emblématique est le Gilles, reconnaissable à son costume coloré, son masque de cire aux lunettes vertes et son imposant chapeau décoré de plumes d’autruche. Mais le Gilles ne sort pas n’importe quand ni n’importe comment. Son apparition obéit à des codes précis, transmis de génération en génération.
Le carnaval se déroule généralement durant les trois jours précédant le mercredi des Cendres. Le dimanche est consacré aux sociétés de carnaval, aux costumes variés et aux chars. Le lundi possède une atmosphère plus familiale et plus spontanée. Puis vient le mardi gras, le jour le plus attendu : les Gilles envahissent les rues dès l’aube, accompagnés par les tambours et les cuivres.
Au fil de la journée, ils lancent des oranges à la foule. Mieux vaut garder les yeux ouverts : recevoir une orange est un honneur, mais la rattraper demande parfois de bons réflexes. Les habitants viennent souvent munis d’un panier ou d’un sac, tandis que les visiteurs tentent de protéger tant bien que mal leurs appareils photo.
Le soir, la Grand-Place s’illumine pour le traditionnel feu d’artifice. Les silhouettes costumées se détachent dans la fumée, les musiques résonnent entre les façades et la fatigue n’empêche personne de continuer à danser.
- À ne pas manquer : le réveil des Gilles, les cortèges du mardi gras et le lancer des oranges.
- Conseil pratique : arrivez tôt, car le centre-ville est très fréquenté et certaines rues sont fermées à la circulation.
- À savoir : les oranges sont destinées à être lancées. Évitez donc de venir avec votre plus beau chapeau ou un appareil photo sans protection.
Le carnaval d’Aalst, irrévérencieux et spectaculaire
À Aalst, en Flandre orientale, le carnaval cultive une personnalité bien à lui. Pendant trois jours, la ville devient un immense théâtre satirique où les chars commentent l’actualité politique, sociale et médiatique. Ici, l’humour peut être mordant, parfois provocateur, toujours très présent.
Le dimanche donne le coup d’envoi avec un grand cortège réunissant chars monumentaux, groupes costumés et fanfares. Les participants rivalisent d’imagination pour détourner les événements de l’année. Les caricatures sont partout : sur les pancartes, les costumes, les chansons et les structures roulantes qui avancent lentement dans les rues.
Le lundi, l’ambiance se poursuit avec le traditionnel lancer d’oignons. Cette coutume rappelle le surnom des habitants d’Aalst, souvent appelés les « ajuinen », les oignons. Le mardi, le bal des marionnettes et la procession des jeunes femmes ajoutent encore une touche singulière à la fête.
Le carnaval d’Aalst est aussi connu pour ses excès et ses polémiques. Son esprit satirique repose sur une liberté de ton très large, mais certaines représentations ont suscité de vives critiques. Cette dimension fait partie de la réalité de l’événement : Aalst n’est pas un carnaval consensuel, et c’est précisément ce qui le rend si particulier.
Pour en profiter pleinement, il faut accepter de ne pas tout comprendre immédiatement. Les références locales sont nombreuses, parfois obscures pour les visiteurs. Observez les réactions de la foule, écoutez les chansons et laissez-vous porter par l’énergie générale : le carnaval se lit autant dans les sourires que sur les chars.
Le Cwarmê de Malmedy, quatre jours dans les Hautes Fagnes
À Malmedy, dans l’est de la Belgique, le carnaval porte un nom aux sonorités chantantes : le Cwarmê. Cette fête traditionnelle wallonne s’étend sur quatre jours, du samedi au mardi gras, et mêle personnages anciens, musique, costumes et humour populaire.
Le dimanche est souvent le moment le plus spectaculaire, avec le grand cortège qui traverse la ville. On y croise notamment les Haguètes, personnages emblématiques vêtus de costumes colorés et portant un étrange masque. Armées d’un « hape-tchâr », une sorte de grande pince en bois, elles attrapent les spectateurs par le col pour leur demander une petite danse ou une promesse de bonne conduite.
La scène est bon enfant, mais mieux vaut rester attentif lorsque l’une d’elles s’approche. Dans les rues, les fanfares alternent avec des groupes costumés et des chars décorés. Les habitants chantent en wallon malmédien, une langue qui donne à la fête une saveur unique.
Ce qui frappe à Malmedy, c’est l’importance de la participation populaire. Le Cwarmê n’est pas seulement une parade observée depuis le bord du trottoir. Les spectateurs s’habillent, répondent aux chansons, entrent dans la danse et prolongent la fête dans les cafés de la ville.
Après quelques heures dans le froid hivernal, une gaufre chaude ou une tasse de chocolat devient presque un élément du patrimoine. La Belgique sait décidément associer traditions folkloriques et réconfort gourmand.
Le carnaval de Stavelot et les Blancs Moussis
À une trentaine de kilomètres de Malmedy, Stavelot célèbre un carnaval plus mystérieux. Sa figure principale, le Blanc Moussis, est entièrement vêtu de blanc et dissimule son visage derrière un long nez rouge. Sa silhouette évoque un fantôme facétieux, une créature surgie d’un rêve hivernal.
La tradition remonterait à une ancienne interdiction faite aux moines de participer aux réjouissances populaires. Les habitants auraient alors créé les Blancs Moussis pour les caricaturer. Comme souvent dans les carnavals, l’histoire se mêle à la légende, mais le personnage est aujourd’hui indissociable de Stavelot.
Le dimanche, le grand cortège attire de nombreux visiteurs. Les Blancs Moussis se déplacent en groupe, dansent, taquinent la foule et distribuent parfois des confettis. Leur anonymat crée une ambiance particulière : impossible de savoir qui se cache sous le costume, et cette incertitude nourrit le jeu.
Le carnaval de Stavelot se distingue également par ses chars imposants et son attachement aux traditions locales. La ville, installée au cœur d’un paysage boisé, offre un cadre agréable pour prolonger la visite. Entre deux passages de fanfare, on peut découvrir l’abbaye de Stavelot et ses musées, puis retrouver l’animation dans les rues.
Le carnaval de Nivelles, entre Gilles et folklore brabançon
Dans le Brabant wallon, Nivelles célèbre également le carnaval avec une forte présence des Gilles. La fête commence plusieurs semaines avant le grand week-end avec des soumonces, ces sorties préparatoires au cours desquelles les sociétés carnavalesques se réunissent, répètent et annoncent peu à peu l’arrivée des festivités.
Le dimanche, les chars et les groupes costumés défilent dans une atmosphère familiale. Les Gilles lancent des oranges, les fanfares jouent sans relâche et les enfants se faufilent entre les adultes pour récupérer les friandises.
Nivelles possède une identité propre, nourrie par son histoire et ses traditions locales. Le carnaval est l’occasion de découvrir la ville autrement, loin des itinéraires trop balisés. La collégiale Sainte-Gertrude, les ruelles du centre et les cafés où l’on entend encore les airs de fanfare composent un décor chaleureux pour une escapade d’hiver.
Les autres carnavals belges à inscrire sur votre itinéraire
La Belgique ne se résume pas à quelques grands rendez-vous. Dans de nombreuses villes et villages, le carnaval prend des formes différentes, parfois plus intimes, mais toujours profondément ancrées dans la vie locale.
- Le carnaval de Binche à Anderlues : plusieurs communes du Hainaut célèbrent les traditions des Gilles avec leurs propres sociétés carnavalesques.
- Le carnaval de La Louvière : les Gilles et les sociétés locales animent la ville lors de cortèges très suivis, notamment autour du dimanche gras.
- Le carnaval de Marche-en-Famenne : chars, fanfares et groupes costumés donnent à la ville une ambiance festive et conviviale.
- Le carnaval d’Eupen : dans cette ville germanophone, les cortèges et les bals témoignent d’une culture carnavalesque influencée par les traditions rhénanes.
- Le carnaval de Tilff : près de Liège, la fête attire les familles autour de chars, de costumes et de nombreuses animations de rue.
Chaque événement possède son vocabulaire, ses personnages et ses habitudes. C’est ce qui rend un itinéraire carnavalesque en Belgique si intéressant : en parcourant quelques dizaines de kilomètres, on change parfois de langue, de musique et de manière de faire la fête.
Quand partir et comment bien préparer son séjour
La date du carnaval varie chaque année puisqu’elle dépend du calendrier de Pâques. Les festivités ont généralement lieu entre février et début mars, mais il est indispensable de vérifier le programme officiel de chaque ville avant de réserver son séjour.
Les hébergements situés dans les centres historiques sont souvent pris d’assaut plusieurs mois à l’avance. Une chambre dans une maison d’hôtes, un hôtel familial ou un logement situé à quelques kilomètres peut permettre de vivre l’événement plus sereinement. Les trains sont également pratiques pour rejoindre certaines villes, mais les horaires peuvent être adaptés les jours de cortège.
- Consultez le programme officiel et les horaires des cortèges.
- Prévoyez des chaussures confortables : les journées se passent souvent debout et les rues peuvent être pavées.
- Habillez-vous chaudement, en privilégiant plusieurs couches faciles à retirer.
- Protégez votre téléphone et votre appareil photo contre les confettis, la pluie et les éclaboussures.
- Respectez les costumes et les personnages traditionnels : ne touchez pas aux accessoires sans y être invité.
- Si vous recevez une orange, prenez-la comme un signe de bienvenue… et non comme une invitation à la lancer sur votre voisin.
Goûter la Belgique entre deux fanfares
Un carnaval se découvre aussi avec les papilles. Dans les rues ou dans les cafés, les spécialités régionales accompagnent les heures de défilé. À Binche, à Malmedy ou à Stavelot, on s’arrête volontiers autour d’une bière locale, d’une gaufre ou d’un plat chaud.
Les marchés et les petits établissements du centre proposent souvent des préparations simples et généreuses : frites croustillantes, boulets sauce lapin dans la région liégeoise, charcuteries, fromages et pâtisseries. L’hiver rend tout plus savoureux. Le vent pique les joues, les tambours résonnent au loin et la première gorgée d’une boisson chaude prend des airs de récompense.
Mais le meilleur souvenir ne se trouve pas toujours dans une assiette. Il peut surgir d’une conversation avec un habitant, d’un enfant déguisé en petit diable ou d’une fanfare qui reprend un air connu au détour d’une rue. Le carnaval belge se raconte dans ces détails-là, loin des grandes scènes et des photographies parfaites.
Une fête à vivre plutôt qu’à regarder
Assister à un carnaval en Belgique, c’est accepter de perdre un peu le contrôle. On ne sait jamais exactement quand la foule va se mettre à danser, quel personnage va surgir derrière un char ni combien de confettis finiront dans les poches de son manteau.
Il faut venir avec de la curiosité, une dose d’humour et l’envie de se mêler aux autres. Les traditions peuvent sembler codifiées, mais elles restent vivantes parce que les habitants continuent de les pratiquer avec passion. Derrière les costumes et les masques, ce sont des familles, des associations et des générations entières qui font battre le cœur de ces villes.
Alors, que vous choisissiez l’élégance colorée des Gilles de Binche, l’ironie d’Aalst, les Haguètes de Malmedy ou les silhouettes blanches de Stavelot, laissez-vous surprendre. En Belgique, le carnaval n’est pas seulement une parenthèse bruyante avant le retour du printemps. C’est une manière de raconter un territoire, de rire de soi et de rappeler qu’une ville est parfois plus belle lorsqu’elle ose se déguiser.

